Wagons « optimum » : ce que révèle vraiment la décision de la SNCF

Published by

on

Il y a parfois des décisions d’entreprises qui fonctionnent comme des révélateurs politiques. La création par la SNCF de wagons interdits aux enfants appartient à cette catégorie.

Ce qui s’est joué ces derniers jours dans l’espace médiatique n’est pas un simple « bad buzz », ce n’est pas non plus un débat anecdotique sur le confort des voyageurs. C’est une controverse qui met à nu notre rapport collectif à l’enfance, à l’espace public, et à la place que nous acceptons de laisser aux plus vulnérables lorsqu’ils dérangent l’ordre adulte.

Je voudrais ici déplacer le regard, sortir de l’indignation réflexe comme de la défense commerciale. Regardons cette décision à hauteur d’enfant, avec les outils du droit, de l’analyse institutionnelle, et d’une exigence éthique qui refuse les raccourcis.

Une mesure présentée comme neutre, pensée pour les adultes

L’argument avancé est connu : répondre à une demande de tranquillité, proposer une expérience de voyage « haut de gamme », permettre à certains passagers de travailler ou de se reposer sans être importunés.

Pris isolément, cet objectif n’a rien de scandaleux. Les transports collectifs organisent déjà des différenciations : classes, services, options. Le problème n’est pas la recherche du confort, le problème est le critère choisi pour l’exclure.

Car ici, ce qui est exclu, ce n’est pas un comportement, c’est une catégorie de personnes définie par l’âge. L’enfant n’est pas écarté parce qu’il fait du bruit, mais parce qu’il est susceptible d’en faire. Il n’est pas jugé sur ce qu’il fait, mais sur ce qu’il représente dans l’imaginaire adulte : l’imprévisible, le vivant, le dérangeant. Et c’est là que la neutralité affichée se fissure.

Le droit ne protège pas seulement contre l’intention discriminatoire

Juridiquement, la question mérite mieux que des slogans. En droit français comme en droit européen, les discriminations fondées sur l’âge sont strictement encadrées. Elles peuvent être admises dans certains cas précis, à condition d’être objectivement justifiées, nécessaires et proportionnées.

Mais surtout, lorsqu’il s’agit d’enfants, une autre boussole s’impose : l’intérêt supérieur de l’enfant, principe cardinal de la Convention internationale des droits de l’enfant.
Ce principe n’impose pas que toute décision soit prise pour l’enfant. Il impose que l’enfant ne soit jamais traité comme un dommage collatéral acceptable d’une organisation pensée exclusivement pour les adultes.

Or que dit ce wagon sans enfants ? Il dit que l’enfant est un risque pour la qualité du service, que sa simple présence est incompatible avec l’excellence. Et il dit, surtout, que l’espace public peut être segmenté selon le degré de tolérance adulte à l’enfance.

L’enfant comme variable d’ajustement du confort social

Ce débat révèle quelque chose de plus profond, une tendance contemporaine à considérer l’enfant non plus comme un sujet de droits, mais comme une externalité négative à gérer.

Dans les lieux publics, les restaurants, les transports, l’enfant est toléré tant qu’il se fait discret. Invisible, si possible parce que dès qu’il rappelle qu’il est un enfant par un bruit, un mouvement, une émotion, il devient problème.

Créer des espaces « sans enfants », ce n’est pas seulement organiser le confort. C’est institutionnaliser l’idée que l’enfant n’a pas toute sa place dans la cité, sauf à se conformer aux normes adultes.

Et cette idée-là n’est jamais neutre. Elle fabrique de l’exclusion douce, policée, rationnelle. Une exclusion qui se dit raisonnable, mais qui s’exerce toujours sur les mêmes.

Ce que la SNCF aurait pu faire autrement

Il existe pourtant des alternatives, des politiques fondées sur les usages, non sur les personnes. Imaginer des espaces calmes conditionnés au respect de règles comportementales, applicables à tous, adultes compris n’est pas problémartique en soi, tant qu’il existe aussi des dispositifs adaptés aux enfants.

Exclure les enfants est certes la solution la plus simple, mais ce n’est pas la solution la plus juste. Et ce n’est certainement pas la plus responsable pour une entreprise publique qui participe, qu’elle le veuille ou non, à la construction du vivre-ensemble.

La question n’est donc pas tellement de savoir si les adultes ont droit au calme mais plutôt de savoir si une société peut se dire démocratique lorsqu’elle aménage le confort des uns en evinçant les autres.