Après douze années à la Protection Judiciaire de la Jeunesse, puis deux années à l’Aide Sociale à l’Enfance, j’ai compris ce que produit l’absence d’avocat pour l’enfant au civil.
J’ai d’abord exercé dans un univers judiciaire où certaines lignes ne se franchissent pas. Au pénal, la présence de l’avocat auprès de l’enfant ne relève ni de la convenance ni du confort procédural : elle est l’expression d’un principe fondamental, celui qui reconnaît l’asymétrie entre l’institution et l’individu, et qui refuse qu’un enfant affronte seul la puissance judiciaire. Cette exigence structure l’audience, organise la parole, et protège bien au-delà des mots.
Puis j’ai travaillé deux années à l’ASE, et j’ai quitté les audiences pénales pour les audiences civiles. Ce passage, je ne l’ai pas vécu comme un simple changement de cadre, mais comme un déplacement profond du regard porté sur l’enfant. Car au civil, j’ai vu se prendre des décisions tout aussi lourdes, tout aussi engageantes : placements, séparations, ruptures de liens, choix de trajectoires qui façonnent une enfance et marquent parfois toute une vie. Pourtant, dans cet espace-là, l’avocat de l’enfant n’était pas systématique. En revanche, l’avocat des parents était très souvent présent, audible, structurant le débat juridique. Le droit existait, il s’exerçait, mais pas toujours du côté de celui que l’on disait vouloir protéger.
Lorsque j’étais éducatrice, j’ai constamment défendu l’intérêt de l’enfant à l’audience, avec loyauté et exigence. Mais jamais je n’ai considéré que cette posture pouvait se confondre avec celle d’une avocate. Parce que ce n’était ni mon rôle ni mon mandat. J’intervenais depuis une place institutionnelle, chargée d’évaluer, d’analyser, de transmettre, de proposer des pistes de décision, tout en composant avec des contraintes, des équilibres et des responsabilités multiples. Je n’avais ni la liberté ni la légitimité de contester juridiquement une décision, de plaider contre l’ensemble du dispositif, ni surtout de porter une parole exclusivement arrimée à l’enfant, dégagée de toute autre considération.
Cette distinction n’est pas secondaire. Elle est essentielle. L’éducateur participe à la compréhension d’une situation ; l’avocat garantit un droit. Confondre ces fonctions revient à demander à la protection de se substituer à la défense, et à priver l’enfant de ce que le droit reconnaît pourtant comme une garantie fondamentale : une voix propre, indépendante, pleinement dédiée.
La justice civile n’est pas une justice atténuée. Elle ne punit pas, mais elle tranche. Elle ne condamne pas, mais elle engage durablement des existences. Et une justice qui décide sans contradiction réelle, même animée des meilleures intentions, fabrique inévitablement des angles morts.
C’est pour cette raison que je soutiens le projet de loi porté par la députée Ayda Hadizadeh visant à rendre l’avocat obligatoire pour chaque enfant placé, et que j’ai signé la pétition en ligne qui l’accompagne. Bien que ce texte ait été adopté à l’unanimité à l’Assemblée nationale, rien n’est encore définitivement acquis. Or le temps législatif, lorsqu’il s’allonge, se fait rarement l’allié des enfants : pendant que l’on diffère et que l’on temporise, des décisions continuent d’être prises, des enfances continuent de se construire sans défense pleinement dédiée.
Garantir un avocat à l’enfant au civil n’est ni une défiance envers les professionnels ni un raffinement juridique. C’est une exigence démocratique minimale, et un test de cohérence pour une République qui affirme, haut et fort, placer l’intérêt de l’enfant au sommet de ses principes.
Pour signer la pétition dédiée, c’est ici : cliquer ici
