Derrière la crise de la protection de l’enfance, le travail invisible

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Je lis de plus en plus que la protection de l’enfance va mal, cette institution porte aujourd’hui des missions immenses avec des moyens qui ne sont plus à la hauteur.

Elle va mal parce qu’on lui demande de réparer ce que la société n’a pas su empêcher, ni parfois voulu regarder, et parce que cette réparation se fait presque toujours dans l’urgence et la pénurie.

Mais la critique, à force d’être répétée, est devenue facile, surtout lorsqu’elle est portée par des personnes qui n’ont jamais mis les pieds dans un foyer, jamais attendu une décision à la sortie d’une audience, jamais accompagné un enfant qui pleure le soir parce que ses parents lui manquent, même lorsque ces parents lui ont fait du mal.

La protection de l’enfance doit être réformée, profondément et structurellement, je le dis souvent et je continuerai à le dire, mais je veux aujourd’hui déplacer le regard et parler de celles et ceux qui la font tenir au quotidien, à savoir les travailleurs sociaux.

Ces femmes et ces hommes se lèvent chaque matin avec la conviction qu’ils posent des actes justes, dans un champ où les décisions sont toujours imparfaites et presque toujours contestées, par des familles blessées comme par des enfants déchirés par des loyautés impossibles.

Dans mon expérience d’éducatrice, j’ai rencontré peu de parents non aimants, et pourtant j’ai vu ce que l’on peut imaginer de pire en matière de maltraitance, ce qui oblige les professionnels à tenir ensemble des vérités difficiles, parfois contradictoires.

Cela suppose d’entendre des récits qui ne devraient jamais être prononcés, d’être parfois la première personne à les recevoir, et de devoir ensuite enclencher des décisions nécessaires mais profondément douloureuses.

Voir des enfants et des adolescents pleurer le soir dans leur lit parce que leurs parents leur manquent, voir des adolescents incarcérés s’effondrer en larmes en suppliant qu’on trouve une solution, assister à l’enterrement d’un jeune parce que, cette fois, la mise en danger a été celle de trop.

Voir un jeune de dix-huit ans partir avec deux pochettes plastiques pour tout bagage et aucune solution pour la nuit, retrouver un adolescent en fugue avec les pieds en sang après plusieurs jours de marche, recevoir une violence physique et verbale qui dit avant tout la souffrance.

Voir un collègue pris en otage, un couteau sous la gorge, et comprendre que, dans cet instant précis, ce qui repose sur vos épaules n’est plus une fonction, mais une responsabilité vitale.

Maintenir des droits de visite et d’hébergement alors que tout laisse penser que l’enfant subit encore des violences, accompagner trop d’enfants à la fois, et écrire des rapports sur des enfants et des familles que l’on a vus trop peu, non par indifférence, mais par saturation.

Voilà un infime extrait de ce travail, un quotidien fait de tensions, de dilemmes et de décisions lourdes de conséquences.

Je connais trop l’exigence, la rigueur et la charge émotionnelle de ce métier pour cautionner une critique globale et indifférenciée. Bien-sûr, il existe des pratiques individuelles condamnables qui doivent être nommées et sanctionnées, mais elles ne sauraient résumer un champ professionnel entier ni effacer l’engagement de celles et ceux qui exercent avec intégrité.

Parler des dysfonctionnements de la protection de l’enfance est indispensable, parler du manque de moyens et de la crise du recrutement l’est tout autant, mais parler des professionnels sans aller à leur rencontre est une facilité.

Sans les travailleurs sociaux, la protection de l’enfance serait aujourd’hui dans un état encore plus dégradé.