La Convention citoyenne sur les temps de l’enfant, réunie par le CESE entre avril et novembre 2025, a rassemblé 150 citoyens tirés au sort, dont vingt jeunes de 12 à 17 ans. Leur rapport final, remis le 23 novembre 2025, formule vingt propositions pour repenser les rythmes éducatifs, sociaux et familiaux à partir des besoins réels des enfants. Ce travail inédit éclaire un angle mort majeur : la France organise encore largement l’enfance selon les contraintes des adultes.
Une question simple et un diagnostic sévère : les enfants vivent dans une société réglée pour les adultes
L’ambition affichée par la Convention citoyenne est claire : repenser les temps de l’enfant pour les rendre compatibles avec leurs besoins d’apprentissage, de développement et de santé. Mais derrière cette mission technique, le rapport révèle un constat plus structurel : les temps de l’enfance en France sont organisés non pas autour de l’enfant, mais autour des contraintes des adultes, qu’elles soient sociales, économiques, institutionnelles.
Ce diagnostic est posé dès les premières pages :
« L’organisation des temps de l’enfant repose aujourd’hui davantage sur les contraintes des adultes […] que sur les besoins et le bien-être de l’enfant. »
Le cœur du problème est nommé, l’enfant n’est jamais la référence première de l’organisation collective, alors même que la loi internationale l’exige (CIDE, art. 3). L’école commence trop tôt, les journées sont trop longues, les devoirs envahissent, les temps libres s’effacent, les écrans remplissent le vide, les transports épuisent et tout ceci dessine une enfance vécue comme un agenda saturé.
Selon le rapport :
• 20 à 30 % des enfants souffrent d’un déficit chronique de sommeil.
• Les temps libres diminuent et se trouvent « dominés par les écrans ».
• La pression scolaire et sociale produit anxiété et fatigue.
Le rapport parle ici de fatigue physique, mais c’est également une fatigue systémique : celle d’une société qui demande aux enfants de s’adapter à ses rythmes sans jamais adapter ses rythmes aux enfants.
Une démocratie qui écoute les enfants mais un dispositif encore limité
La Convention citoyenne a inclus un panel de vingt jeunes, âgés de 12 à 17 ans, dont les contributions nourrissent le rapport. On y lit des phrases simples, extrêmement lucides :
« C’est comme un cercle vicieux : on commence tôt, on finit tard, transports, devoirs, coucher… On n’a pas de temps. »
La parole de ces jeunes rappelle la distance entre le discours des adultes et la réalité enfantine. Pourtant, le panel reste consultatif. Sa place dans la gouvernance demeure limitée à un rôle d’alerte et d’illustration, jamais de co-construction normative.
Autrement dit, les enfants ont été entendus, mais pas encore reconnus comme acteurs politiques à part entière, alors que l’article 12 de la CIDE stipule leur participation aux décisions qui les concernent.
Il y a donc un pas supplémentaire à franchir : passer d’une démocratie qui écoute les enfants à une démocratie qui se construit avec eux.
Des propositions ambitieuses qui révèlent surtout les failles structurelles du pays
La Convention formule vingt propositions, très largement adoptées, allant de la restructuration des journées à la création d’un ministère de l’Enfance.
Ces propositions, prises une par une, sont solides. Ensemble, elles dessinent un projet de société.
Mais elles mettent aussi en lumière les failles profondes de l’organisation actuelle :
1. L’école ne respecte pas les rythmes biologiques
Les chronobiologistes l’expliquent depuis quinze ans : les enfants apprennent mieux en fin de matinée ; les adolescents ne devraient jamais commencer à 8h. Pourtant, « les rythmes scolaires ne correspondent pas aux besoins biologiques des enfants » .
La France maintient un modèle hérité, rigide, construit sur des impératifs administratifs.
2. Le temps libre est devenu une rareté
Le rapport note que « le temps libre non encadré se réduit » tandis que « les écrans accaparent » ce qui reste.
L’espace central de la construction de soi à savoir l’ennui, le jeu spontané, la lenteur, est devenu un luxe.
3. L’inégale distribution du temps
Les enfants des milieux populaires cumulent temps de transport, devoirs non accompagnés, absence d’activités extrascolaires, surcharge numérique.
Les écarts de trajectoires commencent donc dans la gestion du temps, bien avant la gestion des apprentissages.
4. Une gouvernance dispersée : l’enfance n’a pas d’autorité politique unifiée
D’où la proposition phare qui est celle créer un ministère de l’Enfance, pour rassembler ce qui est aujourd’hui fragmenté entre Éducation, Santé, Sports, Culture, Affaires sociales, Numérique.
Cette seule proposition dit l’essentiel : si l’enfance n’a pas de ministère, c’est qu’elle n’a pas encore de statut politique propre.
Les limites du dispositif : une ambition haute, des angles morts persistants
1. Une convention citoyenne ne remplace pas une politique publique
Les citoyens ont produit un rapport mais aucune garantie n’oblige le gouvernement à appliquer ces propositions. Le risque est d’ailleurs nommé dans ce rapport : « Notre rapport ne doit pas être un rapport de plus. »
2. Des diagnostics déjà connus
La plupart des constats (sommeil, écrans, pression scolaire, fragmentation des temps) figurent dans des rapports publiés au cours des dix dernières années.
Les citoyens eux-mêmes s’interrogent : « Plusieurs de nos propositions figurent déjà dans des rapports depuis des années. Que sont devenus ces apports sur le terrain ? »
Cette lucidité interroge la capacité du pays à transformer réellement les conditions de vie de ses enfants.
3. Une absence de regard systémique sur les racines structurelles
Le rapport documente très précisément les rythmes, les temps, les lieux, mais il questionne moins les modèles sociaux qui produisent ces rythmes :
• la norme productiviste,
• la segmentation institutionnelle,
• la pression scolaire française,
• l’économie des écrans,
• les inégalités territoriales produites par l’aménagement du territoire.
Les citoyens décrivent les symptômes, mais peu les déterminants.
Ce que révèle le rapport : l’enfant comme test démocratique
Ce rapport montre que la manière dont une société organise l’enfance dit ce qu’elle attend de l’humain.
Ce que nous voyons ici, c’est un pays où :
- l’enfant doit s’adapter au fonctionnement adulte,
- le repos est une variable d’ajustement,
- la santé mentale est un angle mort,
- la participation enfantine est encore symbolique,
- les inégalités se fabriquent dans les interstices du temps.
La Convention citoyenne révèle que l’intérêt supérieur de l’enfant n’est pas encore un principe organisateur de la société, mais un horizon vers lequel il faudrait tendre.
Le rapport propose un cadre, mais c’est la société qui doit désormais répondre : sommes-nous prêts à redéfinir nos institutions, nos rythmes, nos espaces, à partir de ce que vivent les enfants ?
La Convention citoyenne n’est pas seulement un rapport sur les horaires scolaires, c’est une radiographie de ce que nous faisons collectivement de notre enfance. On peut notamment y lire « Donner toute sa place à l’enfant dans la société » et cette phrase est loin d’être anodine. Elle dessine un projet politique au sens noble : prendre au sérieux la place de l’enfant, c’est transformer la société dans son ensemble.
