Dormir dehors en France, quand on est enfant

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Deux mille cent cinquante-neuf enfants dorment aujourd’hui dans la rue en France.
Cinq cent trois n’ont pas encore trois ans.

Ces chiffres, publiés par UNICEF France, donnent une mesure mais ils ne donnent pas toute la réalité. Ils ne comptent que les familles qui ont appelé le 115 et n’ont obtenu aucune solution d’hébergement.
Ils ne disent rien de celles qui n’ont jamais réussi à joindre une ligne saturée, des enfants qui dorment dans un squat, un bidonville, ou à l’arrière d’une voiture.
Ils ne disent rien non plus de ceux qui naîtront demain dans la rue, ni de ceux qui y mourront.

Depuis des années, le nombre d’enfants à la rue augmente. Nous l’énonçons comme une donnée, parfois comme une fatalité, souvent comme une abstraction. Derrière chaque chiffre, il y a un enfant qui s’endort sans protection, sans continuité, sans la certitude élémentaire qu’apporte un lieu pour la nuit.

Je suis maman et mon fils aura bientôt quatre ans. Chaque soir, il réclame une présence, une histoire, parfois simplement une main posée sur la sienne pour trouver le sommeil. Il dort dans son lit, au chaud, entouré de ses repères. Cette scène ordinaire dit ce que nous savons tous : pour un enfant, dormir n’est jamais un simple fait biologique, c’’est aussi un acte de lâcher prise et de confiance.

Que devient cette confiance lorsqu’il n’y a ni toit, ni chambre, ni lumière rassurante ? Que devient-elle lorsque la nuit tombe sur un trottoir, dans le bruit, l’insécurité, l’attente ? Ces questions ne relèvent pas de la sensibilité individuelle, elles relèvent de notre organisation collective.

Contrairement à ce que l’on affirme parfois, ces enfants ne sont pas seulement l’affaire de leurs parents. L’État a une responsabilité à l’égard de tous les enfants présents sur son territoire. Cette responsabilité n’est pas seulement morale ou politique, elle est juridique. Elle engage la manière dont une société se pense elle-même et hiérarchise ce qu’elle juge acceptable.

Un pays qui tolère que des enfants dorment dehors accepte une rupture grave, celle de la protection minimale due à l’enfance. Il accepte que la précarité l’emporte sur la continuité, que l’urgence remplace le droit, que l’exception devienne une norme tacite.

Lorsque l’intérêt supérieur de l’enfant sera réellement traité comme une priorité, les moyens suivront. Les professionnels de terrain savent ce qui est nécessaire, les familles aussi. Encore faut-il accepter de regarder cette réalité sans la réduire à des chiffres, ni la reléguer au rang de problème insoluble.

Il ne s’agit pas seulement de la dignité de ces enfants.
Il s’agit de ce que nous acceptons collectivement de leur faire porter et, ce faisant, de ce que nous acceptons d’être et de devenir.